Recipe Sharing, quand Internet réinvente le fil à couper le beurre

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   Etude des évolutions concernant le partage de recettes et ses tendances

I – Le livre culinaire ou plutôt le recueil culinaire : le cas du moyen-âge

J’aurais tant aimé revenir à l’âge de pierre pour vous recenser les recettes de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs mais Neandertal ou Homo Sapiens nous ont laissé que trop peu de ressources dans leurs grottes picturales (voici tout de même pour lot de consolation un petit résumé bien rodé sur l’alimentation de Lucy : http://www.oldcook.com/histoire-cuisine_prehistorique) . En fait, la notion de « partage de recette » est née ou plutôt est advenue un petit peu plus tard à une époque ou « Godefroy » n’était pas un prénom Hipster branchouille mais très commun (chez les filles c’était Hidegarde, #oldschool) . Petite précision, l’époque étant déjà située, celle-du moyen-âge, je précise que notre périmètre géographique s’arrête à l’hexagone. Donc sans trop d’égarement il est à savoir que c’est au XIIIème siècle que l’écrit culinaire s’inscrit. L’édition des œuvres héritées d

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De re coquinaria, photo de couverture de livre, Apicius (auteur original)

e l’antiquité en terme de savoir culinaire permet bien de dresser le tout premier livre culinaire publique (De re coquinaria de Apicius, d’origine romaine, est le premier livre culinaire de compilations intégrales qui a été édité). Bon, il faut l’avouer la notion de partage n’est que restreinte encore. Non seulement parce que le tiers-état, principal acteur dans ce domaine, avait d’autres chats à fouetter comme survivre aux famines et épidémies ,premièrement, mais aussi parce que le matériel pour s’échanger quelconque recettes n’était pas encore né.

 

II – La santé passe avant tout : les recettes rationnelles de l’époque contemporaine

Merci alors aux siècles suivants pour avoir offert le papier et son impression. du XIV au XIXème siècle, les recettes se font de plus en plus riches et détaillées. Par contre, je préfère vous prévenir, nul besoin de se lécher les babines devant les compositions de l’époque. En effet, on note que l’influence de l’astrologie comme les vertus médicales pendant les lumières surtout priment largement sur le régal des papilles, la valorisation des saveurs voir http://www.cuisinealafrancaise.com/fr/articles/22-au-xviiie-siecle) . On parle même de « cuisine scientifique » ou de « cuisine expérimentale » pour tester le rapport entre le métabolisme et les vertus des

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La division de la Gaule sous Clovis, carte, Carte de France. 2001 

mets.  Et pourtant, c’est à cette même époque très progressiste que s’élèvent et s’imposent dans les mœurs populaires l’intégration d’une diversité des saveurs (résultat de la découpe régionale appliquée depuis l’époque Gauloise et des importations massives d’épices pendant les grandes découvertes). 

 

 

 

 

III – Touche pas à mon mec, touche pas à mon livre de recettes : les années 60 et les sujets non partagés

Il faudra donc attendre le XXème siècle pour que le livre de recette s’érige comme un ouvrage classique mais surtout pour qu’il devienne une poule aux œufs d’or (ces œufs là ne se mangent pas). La « Consumer society » laisse place à une espèce de frénésie sans précèdent autour de la cuisine. Un lieu de vie, un lieu de partage, un lieu de rencontre, la cuisine semble être « The place to be ». Les marques sont les premières a introduire dans cet espace le livre comme un objet de valeur familiale. Toute bonne ménagère aisée se doit d’avoir un livre de recette digne de ce nom (quand Monsieur rentre et qu’il se met naturellement les pieds sous la table, hors de question que le steak soit trop bleu, sans parler des carottes à peine cuites). Mais pas d’inquiétudes, nos grands-mères dépourvues de ressources financières mirobolantes avaient aussi leurs astuces : écrire ! Oui, oui, comme l’on pourrait inscrire ses mémoires, les recettes se dessinaient au sein d’un ouvrage sanctifié, préservé à l’abri des regards dans un placard en bois de hêtre (le bois de hêtre est un exemple). Sain le livre, ca c’est sûr. Comme s’il permettait à lui-seul de tenir un homme, le livre de recette ne se partageait qu’entre membres d’une même famille.

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Meat cook book, couverture de livre de recettes, Better homes and gardens. 1962

Pour qui s’aventurait à voler la recette d’une voisine avait en quelque sorte l’intention fort contestable de vouloir piquer le conjoint d’à côté aussi. Mais bon, les réunions des années 60 et 70 entre « nanas » de bonne augure ont démocratisé cette vieille appréhension. Les livres s’échangent, se rapetissent pour être plus mobiles, deviennent imagés grâce à la photographie couleur et enfin se démultiplient comme des champignons (à la crème fraiche légère). Du coup, c’est qui qu’est pas content ? Et bien ce sont les vendeurs. Si plus personne ne se réfère aux livres vendues en grandes surfaces et librairies, il faut trouver un subterfuge. Le packaging produit est l’alternative, il devient intuitif et pédagogique aussi vite qu’il devient expansif. Il fait ainsi monter le prix des produits culinaires.

 

IV – « Bring the money », les 90’s qui font recette avec Internet

Les années 90 marquent le grand tournant de la recette intégrée au produit qui va de pair avec l’achat et qui comble les goûts de tout le monde (et pas que Monsieur puisque Monsieur commence à se mettre à la cuisine lui aussi). Mais tout ca c’était avant Internet. Je ne vous le présente pas celui là de toute façon c’est à coup sûr un ami à vous. Le papier n’est pas mort mais voilà qu’il se fait substituer par l’écran. C’est en réalité la généralisation d’Internet advenue avec la naissance du web qui a introduit le boom du Recipe Sharing. Avec une facilité déconcertante à accéder aux contenus du monde entier, la recette se veut internationale certes mais surtout amatrice. Faire soi-même ce n’est plus préparer pour la famille et gratter des idées dans un bouquin mais plutôt gratter dans un bouquin et ensuite poster du contenu dans un espace dédié. Les forums de discussions regorgent alors de sujets très intéressants où l’on apprend stupéfait que l’on peut bel et bien faire de la pomme de terre un excellent dessert ou encore que le hamburger peut aussi s’agrémenter de poisson. Partager de manière conversationnelle assure enfin la constitution de communautés virtuelles animées par des centres d’intérêts communs. Devenue comme un prétexte avec le web social ou web 2.0 ensuite, la recette est presqu’un vecteur sociabilisant, un moyen de se créer un réseau.

V – L’image avant les ingrédients : l’apparence des années 2000

Dans cette logique et les années 2000 le prouvent, l’image désormais numérique stimule encore plus la tendance. Sur Skyblog on ne trouve pas que des adolescentes en quête d’un amour vampirique mais aussi des passionnés de cuisine qui n’ont de cesse de poster des photos de qualité certes médiocres sur leurs plateformes. Agrémentée d’astuces personnelles, il n’y a pas que les chefs de prestigieux restaurants qui offrent des ingrédients miracles mais aussi Catherine ou Paul qui ont l’habitude de cuisiner pour leur entourage. On commente d’ailleurs avec entrain leurs réalisations.

Peut-être parce que la cuisine est une forme de pratique commune c’est un thème qui sur le web ,notamment, pose un certain sentiment d’universalité. On se plait à naviguer sur des sites dédiés comme Marmiton ou 750g parce qu’en fait ils portent intrinsèquement des valeurs fondamentales. Le mélange d’ingrédients insolites que propose un internaute, la responsabilité éthique que prône un autre, la sensibilité nutritionnelle d’un dernier sont tout plein d’éléments qui donnent un message au Recipe Sharing.

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Muesli revisité, photographie couleur avec filtres, anonyme. 2015

 

L’image, qu’elle soit dynamique ou statique a finalement renversé les codes classique du partage de recettes. L’on ne s’intéresse plus nécessairement à la composition mais plus au rendu visuel. Des réseaux sociaux comme Instagram ou Pinterest s’insèrent dans cette dimension graphique. Je prend mon smartphone je photographie en haute définition un Muesli, je filtre l’image et hop mon muesli se transforme en une œuvre d’art digne des plus grands (pourtant on ne parle que de fromage blanc et de flocon d’avoine, pas d’un paysage volcanique à la tombé du jour).

Magnifier, sublimer la recette à travers un partage construit autour d’une stratégie globale c’est presque comme rendre hommage à la cuisine, une cuisine qui nous ressemble et nous rassemble.

VI – Une bloggeuse qui partage volontiers, rencontre avec Mathou du blog 1faim2loups

Mathilde et son compagnon Jeremy vivent à Lyon depuis début 2015. Originaires de Paris et étudiants en publicité ils ont lancé dès leur installation un blog de cuisine, via le CMS WordPress, qu’ils ont ensuite refondu en février 2016. Mathilde qui est en charge des photographies et qui est contributrice pour la rédaction des recettes tiens à ce qu’on l’apelle Mathou mais on ne sait pas tellement pourquoi. Peu importe, elle a répondu à mes questions dans le but de définir la notion de Recipe Sharing et son ancrage sur Internet. Un bel exemple aussi sucré que salé qui illustre tout un concept.

Pour toi, c’est quoi le Recipe Sharing ?

C’est l’idée de proposer des recettes inconnues, au lus grand nombre, gratuitement et sans aucunes barrières, du moment que c’est bon, on partage !

Quel âge a la cible de ton blog, quels sont globalement ses critères socio-style ?

D’après nos études c’est à 63% des femmes qui consultent le blog et 35% sont des hommes âgés en moyenne de 18 à 24 ans. Il sont étudiants ou jeunes professionnels et vivent en ville. Notre cible aime prendre le temps de se cuisiner des petits plats simples plutôt que
d’acheter des préparations toute faites. Elle s’intéresse aussi aux dernières tendances
culinaires. Il s’agit également d’une cible très connectée.

Pourquoi ne pas avoir lancé une page réseaux sociaux ?
Nous n’avions pas lancé de page Facebook pour la première version du site mais seulement
un compte Instagram. Premièrement par manque de temps disponible pour proposer et
gérer le contenu nécessaire à une page Facebook et deuxièmement car nous voulions avant
tout voir si l’engouement autour du site serait celui escompté. C’est donc pour la deuxième version du site que nous avons lancé une page Facebook en février.
Si l’avenir le permet, est-ce que tu pourrais lancer ton propre livre de recettes ?
Participer à l’édition d’un livre de recette en tant que photographes me plairait,
toutefois lancer le mien, non. D’une part car nous privilégions des recettes simples, parfois sur le pouce, et que le web nous semble un moyen idéal pour ce type de recette, où se trouve notre cible. D’autre part car à mon sens, le web tend à prédominer sur les livres de recettes papier. On y trouve plus de malléabilité, en termes de coût et de temps, et il y a un vaste choix de recettes qui s’affranchit des règles imposées par les professionnels.

Est-ce que tu penses que le web a quelque part remplacé les livres de recettes ?

Du tout. Il y a des mythes qui disent que le web à remplacé tous les supports traditionnels. En réalité, les livres de recettes ont quelque chose en plus. Ils valorisent un savoir-faire et apportent ce petit côté raffiné. Le web donne une image moins cloisonnée mais aussi moins prestigieuse à la cuisine. Toutefois, selon les chiffres, les ventes de livres de recettes se portent mieux que jamais.

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logo 1faim2loups, logo, Mathilde Viana et Jeremy Suchet. 2016

 

Est-ce que, selon toi, on peut avoir un bon site culinaire sans connaître la
technique photo ?
Il existe de nombreux blogs influençant dans le milieu qui ne mettent pas de point
d’honneur sur la qualité des photographies. C’est donc possible. Toutefois, pour nous, il n’est pas concevable de proposer une recette sans image travaillée. Nous souhaitons vraiment focaliser sur l’image. La nourriture, ce n’est pas que le goût ou l’odorat, c’est aussi la vue. Quoi de mieux, qu’un bon et beau plat ? Selon nous, les deux vont donc ensemble. C’est aussi parce qu’on est passionnés par la photographie qu’il est important de maîtriser la technique.
La concurrence semble rude sur le web, quel élément différenciant tu pourrais
attribuer à ton site ?
Effectivement, il y a beaucoup d’engouement autour des différentes plateformes de
blogging et notamment dans le milieu culinaire. Nous espérons nous différencier par le type de recette que nous proposons. Des recettes non prétentieuses, assez rapides et accessibles. Sans oublier celles un peu tendances qui réjouissent notre cible jeune comme les burgers ou les makis. De plus, nous espérons nous différencier avec les photographies que nous proposons. Tu l’a sûrement bien compris, l’image nous a aidé à construire des projets, Internet nous a permis de les concrétiser.

 Laureen MOUTOU

Etudiante en Licence 3, Information et Communication, à L’Université Paris Ouest de Nanterre/ La défense.

Encore plus curieux ?

Un petit tour d’horizon imagé de l’évolution du Recipe Sharing sur Internet : http://fr.slideshare.net/mslgroup/the-evolution-of-recipe-sharing

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Une réflexion sur “Recipe Sharing, quand Internet réinvente le fil à couper le beurre

  1. Sujet intéressant, à développer rapidement.
    Rester bien centré sur la question des évolutions (permanence d’une pratique / transformation des pratiques).
    La rubrique la plus appropriée me paraît User friendly

    J'aime

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