Digital Labor : la gratuité est-elle chère payée ?

Depuis les premiers échanges sur le réseau USENET jusqu’à l’avènement récent de « l’économie du partage », la question de la valeur (et de son exploitation) produite par nos agissements sur la toile ne fait que croître. Et cette valeur semble être la clef de voute de l’économie numérique : le 1 février 2016, Google est devenue la première capitalisation boursière des Etats-Unis avec un total de 550 milliards de dollars. Les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) engrangent les dollars à une vitesse considérable et leur chiffre d’affaire se targue d’une croissance à 2 chiffres. Alors, à qui appartiennent ces milliards ? 

ECH21883093_1

En langage Wall Street, la performance de Google et des autres, signifie que le marché apprécie la pertinence de leurs offres mais aussi la solidité pérenne de leur modèle économique. Leur potentiel de croissance reste important, pour une raison simple : la monétisation de leurs services. Ce qui nous amène à aborder la question de la valeur sous le prisme du numérique.

Le digital labor est une notion qui n’a pas encore atteint la reconnaissance institutionnelle dans le champ de la recherche sur le numérique, mais elle tend de plus en plus à attirer l’intérêt dans les universités. Ce terme anglais n’est pas à traduire par « travail numérique » : en français le terme est fortement connoté à l’image d’un spécialiste travaillant dans le secteur du numérique. Cette notion s’interroge sur les nouvelles formes de production de valeur, liées à notre activité numérique.

En effet, « nos interactions quotidiennes médiatisées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication tendent à produire des formes d’activités assimilables au travail parce que productrices de valeur, faisant l’objet d’un quelconque encadrement contractuel et soumises à des métriques de performance. » – Antonio Casilli En d’autres termes, l’activité en ligne crée du contenu qui est ensuite exploité par les grandes plateformes du web pour générer du profit. La notion de digital labor est mise sur pied par un ménage à trois : d’un côté, les internautes, de l’autre, les annonceurs et au milieu : les plates-formes numériques.

Il convient de noter que cette notion s’appuie sur une définition du travail issue de l’analyse marxiste: le travail comme acte créateur de valeur et instrument d’aliénation. Elle prend également appui sur la notion de capitalisme cognitif, qui est une forme nouvelle de capitalisme, dans laquelle la production de connaissances et, plus généralement, « la production de l’homme par l’homme » jouent le rôle principal, alors que, dans le fordisme, prédominaient la spécialisation des tâches, la recherche d’économies d’échelle et l’investissement matériel.

user-generated-capitalism

Cette définition étant plutôt opaque, il parait comme opportun de citer quelques exemples, issus de nos interactions quotidiennes avec les différentes plateformes numériques :

Facebook_like_buton

  • Facebook : lorsque vous likez la photo d’un chanteur, vous signifiez au réseau social que vous appréciez ce chanteur. Cette information a une valeur certaine puisqu’elle sera ensuite revendue à un annonceur, qui lui se chargera de vous proposer des publicités pour le prochain concert dudit artiste.

recaptcha-example

  • Google : souvent, à la fin d’un formulaire d’inscription, apparait cette petite boite. Elle nous demande de retranscrire 2 mots, parfois des numéros, afin de prouver « que nous ne sommes pas des robots ». Le remplissage de cette boite est une condition sine qua non pour valider l’inscription et elle est souvent prétexte à un arrachage de cheveux. Il s’avère que lorsque que l’on transcrit ces mots, on travaille pour Google : les deux images sont issues de la numérisation de livres réalisée par l’hégémonique enterprise de Palo Alto. Les logiciels de reconnaissance de texte n’étant pas infaillibles, Google fait appel aux internautes pour s’assurer une main d’oeuvre gratuite et illimité.
  • Autres :

Ces constats invitent à repenser la définition même du travail car on ne sait plus départager l’activité travaillée de l’activité de loisir. A l’heure ou on boit son café en relevant ses emails, la frontière qui existait il y a quelques années s’est traduite par une imbrication d’un domaine dans l’autre, ce qui amène Antonio Casilli à parler de Weisure (Work et Leisure) ou de Playbor (Play et Labor).  L’auteur caractérise ces néologismes par la tendance suivante : « on ne sait jamais si on s’amuse ou si on produit de la valeur pour quelqu’un. Quand je like quelque chose, est-ce que je fais un signal amical à quelqu’un ou est-ce que je produis de la valeur pour la plateforme que j’utilise ? » 

crédits : Myles Hyman
crédits : Myles Hyman

Ainsi cette notion vise à souligner une caractéristique méconnue du fonctionnement hégémonique d’Internet tout en soulevant des problématiques liées aux nouveaux enjeux du travail et du numérique : l’atomisation, « l’ubérisation », et la parcellisation du travail. Cette micro-parcellisation s’illustre avec l’exemple le plus connu, celui d’Amazon Mechanichal Turk. En effet, ce service d’Amazon permet de faire distribuer par un logiciel des tâches simples et répétitives à une foule de travailleurs humains, pour accomplir ce que les intelligences artificielles ont encore bien du mal à accomplir, comme reconnaître des visages,extraire des données d’images, trier ou étiqueter des images, ranger des chansons dans des playlists. Les tâches sont certes très rapide à effectuer, mais ne sont rémunérées que par quelques centimes d’euros.

Le principe d’Amazon est le même que celui évoqué par les exemples cités plus haut : il exploite la mise à contribution de la foule d’internautes. (également appelé crowdsourcing)

Pour conclure, cette notion de digital labor soulève des questions sur la constitution d’entreprises hégémoniques qui basent leur puissance sur l’exploitation des contenus générés par les internautes, mais aussi sur la notion même de travail, en lien avec les diverses problématiques de « l’uberisation« .

Sources : 

La Rédaction InaGlobal, (2015), Ina Global, Qu’est-ce que le digital labor ? (consulté le 5 avril 2016) – Article
GUILLAUD Hubert (2014), Internet Actu, Digital Labor : comment répondre à l’exploitation croissante du moindre de nos comportements ? (consulté le 30 mars 2016) – Article
BROCA Sebastien (2016), Ina Global, Le digital labor est-il vraiment du travail ? (consulté le 31 mars 2016) – Article
DE LA PORTE Xavier, Place de la Toile, Digital labor : portrait de l’internaute en travailleur exploité08.12.2012 Emission de radio 
Pour développer :

Antonio Casilli et Dominique Cardon, Qu’est-ce que le Digital Labor ?, INA,‎ 2015

Yann Moulier Boutang, Capitalisme Cognitif, la Nouvelle Grande Transformation, Editions Amsterdam, 2007

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s