QUI SONT CES AUTODIDACTES DE YOUTUBE ?

YouTube compte plus d’un milliard d’utilisateurs, soit près d’un tiers des internautes du monde entier. Selon les statistiques données par la plateforme, le nombre de consommateurs de vidéos a augmenté de 40% depuis mars 2014, et sur mobile, la session de visionnage dépasse désormais 40 minutes par jour – contre 20 minutes en 2013. Depuis le rachat de Youtube par Google en 2006, la plateforme connaît un succès monstre, et grignote peu à peu le terrain de la télévision, qui n’est désormais plus l’écran central familial.

La première vidéo (“Me at the zoo”) paraît en avril 2005, et met en scène Jawed Karim, l’un des créateurs de Youtube, qui expose un point de vue critique intéressant sur la trompe de l’éléphant :

On peut le dire ; Youtube a parcouru un bon bout de chemin depuis. Si à l’horizon 2006, la première vidéo “virale” était vue 1 million de fois, la plateforme est désormais bien plus qu’une simple “créatrice de buzz” : elle donne la possibilité à quantité de créateurs de rendre leur contenu public. Mais qui sont donc ces conquistadors aux millions d’abonnés ?

ÉMERGENCE D’UN NOUVEAU MÉTIER ? 

En 2016, YouTube est une véritable ruche, et donne l’accès à tout types de tutoriels, de sketchs et de vidéos de vulgarisation. Son succès et sa facilité d’accès ont rendu de nombreux utilisateurs extrêmement populaires (le n°1 étant PewDiePie avec quelques 43 217 460 abonnés à son compteur), utilisateurs qui, d’ailleurs, sont rémunérés par la plateforme et par les annonceurs publicitaires. Pour commencer, il suffit d’une caméra et, éventuellement, d’un logiciel de montage. A partir de 2011, beaucoup se mettent à proposer un contenu plus professionnel et plus régulier, en parfait créateurs indépendants, afin de satisfaire au mieux leur communauté et de la fidéliser. Ainsi, on assiste à l’explosion d’un nouveau métier, au nom obscur : “YouTubeur”. Cette catégorisation vague est d’ailleurs boudée par ces mêmes créateurs de contenu, qui préfèrent souvent à “YouTubeur” le terme “vidéaste”. En effet, la plupart exercent plusieurs métiers à la fois (réalisation, mise en scène, montage, comédie…), et si l’improvisation demeure au goût de jour, ils sont un certain nombre à préparer leur travail en amont, en équipe et avec un sérieux digne des plus grands professionnels. Certains sont créateurs de tendance, pros de “lifestyle”, gamers, humoristes ou véritables comédiens, n’hésitent plus à “s’exporter” — en publiant un livre ou en s’associant avec des marques, par exemple.

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Normanfaitdesvidéos pour Crunch ©

L’attention est donc portée sur la manière dont est rendue visible leur identité, puisqu’ils sont les seuls et uniques responsables de l’image qu’ils diffusent – et cette même image a un impact direct sur leur popularité. Dominique Cardon, sociologue au Laboratoire Sens d’Orange Labs, propose une typologie des plateformes relationnelles du web, et analyse les différents dimensions de l’identité numérique.

Le format de visibilité de Youtube correspond à celui du “phare”, dont le cœur repose sur les indicateurs de réputation, sur la recherche d’audience et sur la multiplication des canaux de diffusion. Les goûts, les productions et les points de vue des participants sont publiés et facilement accessibles, tout comme de nombreux traits de leur personnalité. Les personnes concernées créent des collectifs fondés sur des contenus et des centres d’intérêt partagés. L’univers du « phare » encourage l’expression subjective des sentiments dans une dynamique d’autoproduction. En bref, il faut faire forte impression, et dégager une image positive de soi.

Michelle-Phan

Michelle Phan ©

Certains vidéastes, en revanche, soignent autant le fond que la forme. Le phénomène de la vulgarisation, par exemple, prend son envol sur YouTube : d’innombrables thèmes sont abordés et décryptés par des “experts” qui rendent l’apprentissage souvent ludique, facilement compréhensible et plus attrayante qu’une froide page Wikipédia. Nous pouvons citer, entres autres, le très hétérogène Point Culture, le « biographe » Romain TeaTime, ou encore Cyrus North et ses Coups de Phil(osophie). L’utilisateur curieux pourra alors se renseigner sur mai 68, sur les dinosaures, sur la théorie de la relativité d’Einstein ou encore sur la folie philosophique de Nietzsche, et aller se coucher, repu de connaissances et satisfait de sa journée.

UNE POPULARITÉ REMISE EN QUESTION

Cette culture numérique des jeunes tranche avec celle des générations antérieures, celle des parents, et celle de ceux qui peuplent les médias concurrents, notamment la télévision. La popularité de ces podcasteurs est souvent interrogée, parfois moquée : difficiles à cerner, ces “YouTubeurs” aux millions d’abonnés suscitent tantôt la méfiance, tantôt la fascination.

Natoo, interrogée sur le plateau d’On est pas couché ©

Pour l’ex patron de Canal+, Bertrand Meheut, cette concurrence est jugée déloyale car elle “échappe à toute contrainte réglementaire ou fiscale” que doivent respecter les filières audiovisuelles traditionnelles. Par ailleurs, la popularité des Youtubeurs en fait des figures aussi incontournables que les personnalités du petit écran, si bien que beaucoup finissent par s’associer avec des chaînes de télévision (notamment Canal+, chaîne de télévision réputée plus proche du jeune public).

A l’heure où la télévision elle-même subit une crise de légitimité, cette nouvelle transmission de savoir via YouTube par des “citoyens-experts” peut inquiéter. En effet, madame et monsieur tout-le-monde peut choisir de mettre ses connaissances techniques et scientifiques à la portée du plus grand nombre, et comme les questions se sont posées sur Wikipédia quant à la fiabilité des informations publiées, ce nouvel accès au savoir sur YouTube demande d’être vigilant, et d’adopter une certaine distance critique.

OUVERTURE DU CHAMP DES POSSIBLES

Mais YouTube, c’est aussi la possibilité pour des artistes prometteurs de réaliser leur rêve. Nombreux sont ceux qui passent derrière la caméra et se lancent dans la réalisation de courts-métrages. Plus étonnant encore, quelques talentueux scénaristes tels que le collectif Suricate de la chaîne à succès Golden Moustache, ont relevé le pari fou de réaliser un film, seulement financé par leurs revenus YouTube et un placement de produit discret. “Depuis l’enfance, on attend le cinéma avec ses promesses de rêves réalisés… mais il n’est jamais arrivé.” raconte Raphaël Descraques sur la chaîne mademoiZelle.com, l’un des trois réalisateurs du film. “On s’est dit qu’on pouvait faire notre petit cinéma à nous, sans beaucoup d’argent, mais avec beaucoup de cœur.” Julien Josselin ajoute : “L’ambition derrière ce projet, c’était que les gens ne se rendent pas compte du manque de moyen qu’on avait.” Le budget s’élèverait à 150 000 euros seulement, ce qui équivaut à 1% du budget employé pour la sortie du film Aladdin

Film du collectif Suricate; Les Dissociés/The Nobodies. ©

Ce qui paraissait impossible il y a trente ans devient finalement réalisable grâce à cette plateforme, mais aussi et surtout, grâce à la force de volonté et à la passion sans limite de ces artiste. YouTube, c’est donc un tremplin significatif pour certains esprits créateurs, et une sphère d’échanges sans précédent. Usul2000, vulgarisateur apprécié, se confie sur la scène de Confér’ENS : “Mon rêve serait que tout le monde vulgarise tout. Vous avez forcément un savoir qui, dans une certaine mesure, est un savoir critique.” Il ajoute ensuite : “Mon idéal serait qu’on devienne tous émetteurs et récepteurs.” Il précise que ce qui a changé depuis l’avènement d’Internet et surtout, de YouTube, ce n’est pas l’augmentation de la vulgarisation – qui a toujours existé –, mais bien “qu’on puisse désormais la produire nous-mêmes, en étant vigilants”. Selon lui, une société d’“experts-citoyens” mobilisant et diffusant leurs connaissances, nous permettraient de mieux cerner les enjeux économiques et politiques de notre société, tout en apprivoisant ce nouvel environnement numérique qui est à notre portée. Usul conclut : “Pour cela, il va falloir qu’on continue à se cultiver et, aussi, à partager.”

Sources :

Youtube Statistics

Usul –  Génération Youtube

Dominique Cardon, « Le design de la visibilité »

FranceinfoTV

Youtube concurrence-t-il la télévision ?

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