La Théorie de l’Information, roman ambitieux sur l’histoire du web

Roman qui a fait sensation lors de la rentrée littéraire de 2012, La Théorie de l’Information veut retracer les avancées françaises en matière de numérique, depuis le Minitel. Divisé en trois grosses parties qui organisent le roman de cinq cents pages – Minitel, Web, Web 2.0 – , le roman est écrit par Aurélien Bellanger. Il raconte l’histoire de Pascal Ertanger, avatar de Xavier Niel, le patron de Free, qui fonde sa fortune dans le Minitel rose, les anecdotes sont croustillantes. On nous livre la manière dont il a réussi à faire passer les clients au web, nouveauté longtemps rejetée en France.

L’ouvrage permet d’abord de se rendre compte de la nostalgie de cette époque du Minitel, fierté française car atypique dans le paysage numérique mondial. En effet, dans les années 1980, la France est l’un des seul pays à miser sur l’outil Minitel alors que le reste du monde se concentre sur l’internet naissant.

« On assistait […] à l’apparition de quelques déités nocturnes et intouchables : cruciverbistes expertes en énigmes irréelles, hôtesses intarissables qui lisaient en secret des livres sur l’analyse des rêves, vestales du dictionnaire capables de trouver des rimes et des synonymes à presque tous les mots. Le Minitel était oraculaire.»

minitel

Finalement, les hotline du Minitel Roses possédées par Ertanger (anagramme volontaire à partir du mot étranger) vont demander à leurs clients de se fournir auprès d’Internet, pendant que lui est aussi le propriétaire du serveur qu’il recommande de choisir. Résolument malin, l’ouvrage mêle anecdotes historiques, techniques et sciences de l’information avec des épisodes purement littéraires et poétiques.

« Dans le film 2001, le cosmonaute finit par débrancher HAL. Ce geste, au regard de notre degré de dépendance, nous est désormais interdit : on ne coupe pas l’électricité dans un hôpital – l’humanité s’est laissé conduire dans un hôpital.

Plus construit qu’un simple roman pour « geeks »

L’auteur, Aurélien Bellanger, refuse catégoriquement de qualifier son roman de geek ou nerd, même si les critiques se sont allègrement laissées tentées. Ancien doctorant en philosophie, il revendique être inspiré par Houellebeck d’une part, et Balzac d’autre part. Son récit mêle les errances des hommes solitaires, dans un ton post-moderne ; tout en faisant l’apologie de l’ascension sociale et en décrivant les évolutions techniques contemporaines. Ses personnages sont désincarnés, leur histoire est presque secondaire par rapport aux autres informations délivrées. Histoire du web, poésie moderne ou descriptions techniques savantes, le récit est volontairement déconstruit en plusieurs histoires qui forment comme différents flux d’informations que le lecteur doit saisir.

Les critiques sont généralement flatteuses. On souligne son ambition du vouloir vulgariser des concepts techniques, tels que l’entropie ou la théorie de l’information de Shannon, évidemment pilier de compréhension conceptuelle de l’histoire. Pour résumer, ces théories veulent essayer d’organiser les flux d’informations, qui sont par nature désorganisés. C’est d’ailleurs cette nature désorganisée qui fait la richesse des flux d’informations, car elle permet de les étudier infiniment.

L’ouvrage est aussi une mine de curiosités, révélant l’univers informatique et numérique des années 1980 à aujourd’hui. L’auteur cite des films (comme WarGames, 1983, par exemple), d’autres livres ou même un parc d’attraction aujourd’hui disparu. Véritable perle parisienne oubliée, ce qui a été Planète Magique mérite qu’on l’évoque.

http://www.ina.fr/video/PUB3784125024   (publicité  du parc)

Le parc d’attraction est mentionné pour représenter l’imaginaire français en matière de numérique, c’est-à-dire facilement obsolète. En effet, le parc n’a duré que deux mois car les ordinateurs en charge des attractions tombaient systématiquement en panne. On y voit l’allégorie du minitel, plein d’espérance quant à la croissance et à l’activité française, mais finalement un échec rapide, qui engendre ensuite le retard du pays dans le domaine des télécommunications.

http://www.ina.fr/video/PAC02004065  (reportage sur la fermeture de Planète Magique)

Une vulgarisation pas toujours réussie

On peut aussi trouver des critiques plus mitigées face aux difficultés de compréhension que posent parfois certaines descriptions. On lui reproche notamment d’être trop technique. Certaines descriptions restent hors d’atteinte à quiconque n’est pas spécialiste. Par exemple, lors de la description du montage d’une box de fournisseur d’accès internet (lorsque Pascal Ertanger produit les box du FAI Demon, copie romancée de Free fondé par Niel) ; ou la composition de la fibre optique et ses effets 2.0. Ou encore, dans la première partie sur le minitel, vient une définition du bit qui illustre assez bien pourquoi l’ouvrage peut rencontrer des réticences :

« Après avoir caractérisé l’information  et découvert une formule permettant de la mesurer, Shannon va définir son unité élémentaire. Il s’appuie pour cela sur une source dont l’alphabet se limite aux deux seuls caractères a et b. Son entropie s’écrit, si l’on applique la formule H :

H(a,b) = – p(a)logp(a) + p(b)logp(b)

On peut représenter la courbe que décrit H en fonction des différentes valeurs prises par p(a) et p(b) : il s’agira d’une parabole, dont le sommet, situé au-dessus de l’endroit où les deux probabilités s’équilibrent, atteint la valeur maximale de 1. (…)»

 qui n'a pas compris.jpg

 

Un méta-roman qui recouvre plusieurs champs littéraires

C’est aussi ce qui fait le grand intérêt du roman ! L’auteur met en relation à travers le personnage d’Ertanger, d’une part, les évolutions techniques de la société et ses avancées en matière de partage d’informations ou de connectivité ; d’autre part, les conséquences sociales de ces progrès techniques. Ses descriptions littéraires recouvrent tant l’isolement des hommes urbains (d’où le nom du personnage principal), que l’approche du sexe tronquée par l’écran froid.

Aussi, il mentionne les spéculations liées à la Singularité et les Intelligences Artificielles, qui permettent parfois de comparer l’ouvrage à de la science-fiction. L’auteur qualifie son oeuvre de méta-roman, car il superpose différents styles littéraires mais aussi philosophique, sociologique, technique et historique. On peut lire dans certaines critiques qu’il entre dans la littérature ultracontemporaine, librement inspirée et influencée par le fonctionnement de Wikipédia : toute référence technique explicitée s’intègre dans l’histoire et le parcours des personnages. Chaque passage technique ou historique fait l’effet d’avoir cliqué sur un lien à la fin du chapitre, cela est souligné par la mise en page de ces passages (italiques, nouvelle page, sortes d’interludes appelés « steampunk »).

L’ouvrage apparaît aussi à la limite du récit eschatologique, c’est-à-dire aux échos de fin du monde, où l’homme en tant que race s’essouffle pour ne plus faire confiance qu’aux machines. Le récit veut dénoncer l‘hybris du personnage principal, qui est victime de son succès professionnel dans la vie privée. Auprès des femmes, Ertanger peine à être reconnu et rencontre de nombreuses déceptions, notamment car il est trop absorbé par sa carrière et qu’il ne peut leur consacrer autant de temps. Essoufflé, la conversion progressive du minitel au web n’est pas sans difficultés, la concurrence est grande. Ertanger ne retrouve jamais le succès de ses débuts, comme s’il avait vu trop grand et trop vite pour la France. On le voit d’ailleurs rencontrer quelques grands noms parmi les successmen de l’Internet et tenir des discussions intuitives avec les fondateurs de Facebook ou Google, imaginés réunis pour l’occasion.

« Les milliardaires furent les prolétaires de la posthumanité. Objets de curiosité et de haine vivant reclus dans des capsules de survie étanches, ils virent l’humanité s’éloigner d’eux sans réparation possible. (…) Google fut en réalité sur le point de simuler la totalité des protocoles humains, et aurait pu devenir l’équivalent d’un dieu si Pascal Ertanger, un autre enfant prodige de la révolution informatique, n’avait pas écrit à son tour un chapitre crucial de l’histoire posthumaine.»

ArtificialFictionBrain

 

 

Le rôle des géants du web face au futur de la technologie

La vision de ces hommes n’est cependant pas aussi positive que ce qu’on pourrait imaginer. Perdus dans les mondes virtuels qu’ils ont créés, ils n’en connaissent plus les codes sociaux, éthiques et humains courants dans la vie de tous les jours. Déconnectés du vrai monde, on veut les voir remplis de préoccupations qui les empêchent d’être « normaux ». De même, ce serait eux les coupables d’une éventuelle fin proche de la civilisation, débordée par les éléments techniques devenus incontrôlables et pourtant essentiels à notre bon fonctionnement. Si l’humanité est foutue, c’est à cause que leur invention a voulu remplacer l’humanité.

L’auteur appuie d’avantage ce point de vue en comparant la société numérique à une religion. En ce sens, l’utilisation massive du numérique est considérée par le narrateur comme une régression, car l’homme se désintéresse de lui-même, fuit ses propres problèmes pour construire un autre monde, irréel et pixelisé. La dernière partie sur le 2.0 donne froid dans le dos.

« Les objets de la marque Apple, synthèses réussies de simplicité et de technicité, rappellent les silex polis de la révolution néolithique. Certains firent même de Jobs le fondateur d’une religion nouvelle – les présentations publiques des produits Apple ressemblaient à des cérémonies d’adoration païennes, pendant lesquelles Jobs, toujours vêtu de noir, exhibait des fétiches ivoire ou ébène situés aux frontières de la science et de la magie. »

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On peut aussi y voir une certaine critique de l’utilisation de nos données, en ce que le principe de Shannon nécessite une désorganisation des données pour que celles-ci puissent « agir », « se comporter » face aux autres données ou « réagir ». La classification intensives de celles-ci dans le but d’en tirer profit nuit à ce principe. Quand l’auteur parle des données et de leur utilisation à l’ère du 2.0, il explique pourquoi le web se singularise et pourquoi il devient presque « individuel ». Les systèmes établis pour récolter les données ont changé la face de l’Internet. Il n’est plus seulement une base de donnée collective mais une base de donnée personnalisée à chaque individu. Comme si chacun avançait peu à peu vers son propre internet, alors que le propre d’internet était la discussion publique et collective en forum. Pour ceux qui ont du mal à saisir le sens du passage au 2.0, ce roman peut-être une aide utile.

Sans prétendre avoir réussi à saisir l’intégralité des explications techniques fournies par la Théorie de l’Information, la lecture reste appréciable. L’histoire se mêle à merveille aux courts extraits d’histoire de l’internet, tout en faisant de brèves pauses sur les éléments techniques importants. L’oeuvre est prenante, même si elle s’essouffle à la fin et peine à trouver une juste chute. La lecture de cet ouvrage est recommandée à quiconque souhaite savoir un peu mieux comment Internet s’est implanté peu à peu dans nos foyers, mais aussi à qui souhaite entrevoir la mélancolie héritée du Minitel ou les spéculations sur les réseaux d’information de demain.

Clémence Souchère

 

 

 

 

Pour en savoir plus :

  • Interview d’Aurélien Bellanger parue dans les Inrocks, le 20 août 2012

http://www.lesinrocks.com/2012/08/20/livres/aurelien-bellanger-le-nouveau-houellebecq-11287237/

  • Critique parue dans le Monde, le 28 août 2012

http://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2012/08/23/citizen-geek_1748713_3260.html

  •  Critique parue dans le blog de Médiapart, le 27 aout 2012

https://blogs.mediapart.fr/edition/bookclub/article/270812/la-theorie-de-l-information-c-est-wiki-qui-dit-qu-y-est

  • Débat filmé dans l’Express sur l’ouvrage, le 20 septembre 2012

http://videos.lexpress.fr/culture/livre/video-le-match-des-critiques-que-vaut-le-roman-d-aurelien-bellanger-la-theorie-de-l-information_1162901.html

  • Critique dans l’Express, du 12 septembre 2012

http://www.lexpress.fr/culture/livre/la-theorie-de-l-information_1158741.html

  • Critique parue sur Politis, le 6 septembre 2012

http://www.politis.fr/articles/2012/09/la-theorie-de-linformation-daurelien-bellanger-la-possibilite-du-niel-19288/

  • Article paru dans Chroniques de la Rentrée Littéraire, le 23 août 2012

http://chroniquesdelarentreelitteraire.com/2012/08/archives/premiers-romans/la-theorie-de-linformation-d-aurelien-bellanger

  • Article paru dans Tic et Net, un blog L’Express, sur la biographie réelle de Xavier Niel (où l’on mentionne La Théorie de l’Information dans les premières lignes, comme ça on est vraiment sûr que c’est lui qui a inspiré le roman)

http://blogs.lexpress.fr/tic-et-net/2012/09/30/xavier-niel-lhomme-free-une-bio-sans-revelations/

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